Voyage en noir et blanc

Maurice CUQUEL

Tirana : 2006 - les mondes parallèles

Le renouveau de Tirana
Tirana est engagée dans une extraordinaire mutation. La capitale de l'Albanie, le pays le plus pauvre du continent européen, est devenue méconnaissable. Sous l'impulsion d'un maire visionnaire, Edi Rama, un plasticien devenu politicien par une succession de hasards, la ville est un immense et créatif chantier. Parmi les formules dont use Edi Rama, il y a celle-ci : " pour réconcilier les citoyens avec leur ville, il faut embellir leur quotidien ".

Au début, le scepticisme et l'incrédulité prédominaient, quand Edi Rama, nouvellement élu maire de la capitale albanaise en 2000, a commencé à s'attaquer aux centaines de kiosques et de boutiques illégales qui encombraient les parcs publics, les rues et les trottoirs depuis la chute du communisme. Aux yeux de beaucoup d'habitants de Tirana, le plus surprenant est d'ailleurs qu'Edi Rama n'ait pas été tué quand il a fait envoyer les bulldozers pour détruire ces prospères petits commerces.
Ensuite, la population a découvert non sans un certain effarement le projet esthétique de son maire. Les façades grisâtres et lépreuses des immeubles du centre, qui n'avaient pas été entretenues depuis des décennies, ont été repeintes de couleurs, parfois vives, parfois pastel, mais dans des tons toujours bien tranchés. La ville a commencé à ne plus ressembler à quoi que ce soit de connu, mais la " méthode Rama ", consistant à imposer de force une approche en rupture radicale avec les codes esthétiques dominants, n'a pas tardé à donner ses fruits. Aujourd'hui, tous les Tiranois sont fiers de leur ville, et personne ne se plaint d'habiter un immeuble vert ou un immeuble rose. Cet immense " ravalement de façade " s'est accompagné d'un nettoyage de toute la ville, notamment de la rivière, qui servait depuis des années de décharge sauvage. Même si les habitants de la capitale continuent de pester contre les incessants chantiers qui retardent la circulation, même si les principaux travaux restent concentrés dans le centre de la ville, l'image de Tirana a totalement changé.
Dans les années 1990, la capitale albanaise présentait le grouillement affairé d'une ville du tiers-monde. Juste sortie du communisme le plus sévère d'Europe, la ville faisait face à l'afflux des populations rurales attirées par le mirage urbain. Jusqu'en 1990, la population de Tirana était administrativement limitée à 200 000 personnes. Aujourd'hui, on estime que la capitale pourrait compter près d'un million d'habitants. Bien évidemment, la plupart des nouveaux venus s'entassent dans des quartiers de construction " sauvage " de la périphérie, parfois de véritables bidonvilles, comme le vaste quartier de Bathore, et les services publics n'ont aucunement suivi la brusque explosion démographique.
Dans le chaotique post-communisme albanais, la liberté nouvelle découverte signifiait l'absence de règles et la loi du plus fort. Vouloir imposer la moindre loi, et notamment des règlements d'urbanisme, était perçu comme une tentative de revenir au communisme honni. La simple coercition administrative ne pouvait pas suffire, dans un pays où l'État, rongé par la corruption, demeure très faible. Monsieur le Maire a donc du convaincre peu à peu les habitants de la pertinence de son projet et de leur intérêt à respecter les nouvelles règles.
La fièvre de construction qui a saisi Tirana mais aussi les autres grandes villes albanaises – surtout sur la façade côtière, de Vlora à Durrës – ne manque de poser quelques questions très gênantes. D'où vient l'argent ? Pour ses détracteurs, le renouveau urbain de Tirana aurait fait de la ville une gigantesque " blanchisserie " recyclant l'argent sale de la drogue. Le régime socialiste de Fatos Nano était fortement lié aux réseaux criminels. Depuis que la droite est revenue au pouvoir au niveau national, lors des élections de juillet 2005, le Premier ministre Sali Berisha a choisi de s'attaquer frontalement aux " mafieux " du Parti socialiste, et Edi Rama, devenu chef de l'opposition socialiste, fait figure de premier homme à abattre. Quelques constructions aux permis particulièrement douteux ont fait l'objet de destructions très symboliques et très médiatisées, mais Sali Berisha ne semble pas en mesure de pouvoir casser la dynamique qui a saisi Tirana.
Le maire de Tirana est cependant bien conscient des critiques tournant autour de la provenance des fonds qui lui permettent de réaliser son œuvre, mais il répond volontiers par une comparaison historique qui n'est pas forcément dénuée de fondement : les mécènes de la Renaissance n'étaient pas non plus tous des gens aux mœurs fort recommandables. Alors que le kitsch domine très largement toutes les nouvelles constructions qui fleurissent dans les Balkans, ne devrait-on pas se réjouir de voir l'argent de la mafia s'orienter dans un véritable projet esthétique ?


Jean-Arnault Dérens
rédacteur en chef du Courrier des Balkans
auteur de Kosovo, année zéro