Voyage en noir et blanc

Maurice CUQUEL

Birmanie : L'art conjuratoire de la boxe - 2005

La première impression qui s'impose au spectateur de ces images birmanes est un vague sentiment de familiarité avec une chose déjà vue.

Dans cette Asie lointaine, sur cette terre qui ne devrait être qu'exotisme pour nos yeux naïfs, des hommes jouent des poings et des pieds comme ils pourraient le faire, pense-t-on, au Madison Square Garden ou dans n'importe quelle salle de sport de nos banlieues. L'imaginaire de l'humanité tout entière est nourri de cette mythologie du combat.

Qui s'intéresse à la Birmanie et à la boxe se penchera sur la pratique combattante du lethwey, en isolera les particularismes nombreux comme ce fait que les belligérants s'affrontent en plein air, sur de la terre battue ; qu'ils ont le droit d'user de leurs poings, de leurs coudes, de leurs pieds et genoux ainsi que de leur tête ; qu'ils ne portent pas de gants mais protègent leurs articulations de bandelettes serrées ; que leurs passes d'une rare violence s'exécutent au rythme lancinant des percussions et des tambours ; que les combats sont réglés par deux arbitres et pas un de moins ou que, comme dans beaucoup d'autres endroits du monde, on parie de l'argent sur le vainqueur. Les coups font mal, ils peuvent même tuer.

Du scrupuleux respect de ces manières séculaires qui se soucient peu de la sécurité des hommes, le curieux tirera sans doute un certain nombre d'enseignements sur une nature humaine d'autant plus jalouse de ses traditions que le colon anglais l'en a longtemps privé. Passé l'intérêt pour ces questions anedoctiques restera une interrogation plus essentielle sur les raisons qui poussent, ici ou ailleurs, des hommes à se battre jusqu'au sang.

Dans les faubourgs de Mandalay ou dans la campagne du pays Karen, les jambes tatouées comme les avaient déjà sans doute au XIème siècle les guerriers du roi Anawaratha, des hommes après le travail se tannent patiemment le cuir dans de longues séances d'entraînement.

Avant de combattre un adversaire, le boxeur doit d'abord affronter son propre corps, le tordre, le plier, le soumettre jusqu'à ce qu'il devienne dur.

Après seulement, il pourra montrer ce dont il est capable, seul et presque nu, face à ce semblable qui n'est jamais qu'un autre lui-même.

Quand on vit dans la partie faible du peuple, dans sa moitié pauvre qui, en Birmanie, fait plus que la moitié du peuple, la boxe et sa mythologie de la force, de la souffrance, de la volonté et du pouvoir de vaincre, peut agir comme un baume d'espoir. Ici, comme ce le fut en Europe ou en Amérique avant qu'une loi n'impose le port des gants, la boxe n'est pas qu'un sport spectacle.
C'est aussi un art conjuratoire.

Daniel ADOUE