Voyage en noir et blanc

Maurice CUQUEL

Haïti : à la porte de la démocratie - 2000

Guillaume Lavila arbore ses cinquante-cinq hivers caraïbes. Plus que l'espérance de vie moyenne de la population haïtienne. Ses mains parlent. Son visage aussi. De cette vie, de cette espérance, justement.

Les élections dans l'île sont affaire sérieuse. Comme partout ? Voire. Affaire nouvelle aussi. Un rituel encore neuf.
La dictature des Duvalier, qui poussa si avant la barbarie et l'obscurantisme, s'est effondrée en 1986. Sans scrutin. Les élections, depuis, ne manquèrent pas. Elles charrient ici des souvenirs...mitigés.

Celles de mars 87 ? Elles donnent une constitution, ébréchée par une classe politique irresponsable et des militaires toujours brutaux. Celles d'octobre 87 ? Les commandos macoutes mitraillent les électeurs. Celles de 90 ? Triomphe le père Jean-Bertrand Aristide, prêtre des bidonvilles et ennemi juré du Vatican et de l'Amérique. Une épopée qu'une junte militaire interrompt un an plus tard, massacrant ses partisans, hommes et femmes de Lavalas, le torrent, dans les bidonvilles du bord de mer, à Port-au-Prince. Les élections de 95 où, pour la première fois, un président élu succède à un président élu ? Manquent beaucoup d'électeurs. Ou celles, partielles, de 97, dont les résultats ne furent jamais entérinés ?
An 2000 : le scrutin, reporté quatre fois, a pris un an et demi de retard. Aussi long que la formation du dernier gouvernement. Dieu, dit-on, donna une montre aux Suisses et le temps aux Africains. Haïti, que façonna l'esclavage au XVIIIe siècle, c'est l'Afrique. Même à deux pas de l'Amérique. Les images s'enchaînent, qui nous le rappellent.
Terre promise, le scrutin ? Enfer plus souvent. Mais espoir toujours. Même si, comme le dit un proverbe créole, konstitisyon sé papié, bayonet sé fé. La constitution est en papier, mais les baïonnettes en acier.

Aussi chacun comprendra-t-il l'électeur haïtien. Sérieux, attentif, réservé, hésitant ou interdit. Plus dubitatif que fanfaron. Les élections sont à trois tours. Les deux derniers, comme chez nous. Le premier n'en finit pas : c'est l'organisation. L'intendance suit laborieusement, quand l'électricité et les routes sont intermittentes, quand quatre électeurs sur cinq ne savent pas lire, quand enfin la campagne se mène en créole et l'administration en français.
Il y va de la préparation du scrutin comme des paysages et des habitations, les kay péyi : inachevée, incertaine. Précaire. Mais les mots sont libres. Ainsi va la démocratie toute neuve. Préaux et affiches, mégaphone et drapeau national : Maurice Cuquel renvoie les Guillaume Lavila de France et d'ailleurs à leurs souvenirs trentenaires. Clins d'œil délicieux ou malicieux.
Toute neuve la démocratie, mais masculine. Dieu a plutôt donné le temps aux hommes. Aux Haïtiennes, il a réservé la marmaille et la corvée d'eau. Aux écoliers, le manguier. Autres sujets...
Detwikoripsyon, propose le candidat indépendant. Proclamation commune à tous, à commencer par Lafamni Lavalas, le probable vainqueur, mais chantier géant.
Bienvenue...coke. Autre constante. La réalité géopolitique du cliché résume si fort l'attirance haine pour les Etazini. La photo, celle-ci et les autres, donnent aux mots comme aux hommes tout leur poids. Poids de banalité, de candeur, d'ironie et d'espérance.

« Tant que ta tête n'est pas coupée, tu peux toujours espérer porter un chapeau », enseigne un proverbe créole. 

* Christophe Wargny
Collaborateur du Monde diplomatique Auteur de plusieurs ouvrages sur Haïti
Maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers