Voyage en noir et blanc

Maurice CUQUEL

Introduction

Maurice Cuquel a saisi ces instants de la vie quotidienne birmane à Rangoon et dans sa région au cours du mois de janvier 2008, dans une période particulière de l'histoire, entre la révolte des moines de septembre 2007 et le passage du cyclone Nargis qui a ravagé le sud du pays le 2 mai 2008. Réunies en diptyques, ces images racontent une parenthèse, une respiration entre deux événements tragiquement violents qui ont montré au Monde combien ce pays pratiquait la contrainte, l'enfermement, le musellement des idées et l'étouffement de la parole.
En Birmanie, il n'y a pas moins d'esprits libres qu'ailleurs. L'histoire du pays et la ténacité d'une femme hors du commun en témoignent. Vainqueur des élections de 1990 à la tête de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), Aung San Suu Kyi n'aura pas eu le temps d'occuper le siège de Premier ministre qui lui était promis. Battue dans les urnes, la junte militaire a annulé le résultat des élections et persécute depuis cette femme prix Nobel de la Paix devenue le symbole du don de soi et de la résistance à la force.
A la spirale de l'oppression s'oppose une spirale de l'espoir : ce moine qui exhibe la photographie du jeune général Bogyoke Aung San, le père d'Aung San Suu Kyi assassiné en 1948, nous rappelle que les héros d'aujourd'hui tirent leur force des héros d'hier. Depuis plus de soixante ans, le peuple birman est sous la coupe de militaires preneurs d'otages qui se saisissent de toute occasion qui leur est donnée pour resserrer leur étreinte. La dernière révolte des moines mais, plus encore, la non gestion des suites dramatiques du cyclone Nargis sont l'illustration de cette politique du déni de l'autre qui maintient le pays dans un état de souffrance perpétuelle.
Les photographies de Maurice Cuquel nous donnent une image instantanée et subjective de l'air du temps birman suspendu entre ces deux accès de malheur. Le texte qui les accompagne est une fiction poétique inspirée du contraste entre ce que l'on sait de la Birmanie qui souffre et ce que ces photographies nous montrent d'une humanité qui sourit, qui aime, qui désire, s'interroge, espère et désespère, et finalement nous ressemble en tous points. Puisse cette parole fictive être aussi en toute modestie un coin enfoncé dans la forteresse du silence et de l'indifférence.


Daniel ADOUE