Voyage en noir et blanc

Maurice CUQUEL

Birmanie : l'esprit de l'or conduit à Bouddha - 2004

Sortie de sa gangue de terre, lavée à l'eau de la rivière, fondue en petit lingot, puis martelée sur une enclume jusqu'à n'être plus qu'une feuille menue, la petite pépite d'or, soulevée par le souffle léger du pèlerin, vient embrasser délicatement le rocher du mont Khyiatkio.


Cette pierre énorme, dorée à l'or fin par des générations d'hommes, défie au bord d'un gouffre profond notre perception de l'équilibre. Si elle ne tombe pas, c'est, dit-on, grâce à la présence d'un cheveu de Bouddha, sublime relique conservée dans le stupa qui la surmonte.

Il y a dans cet assemblage précaire, l'expression d'une pureté absolue : celle du temps suspendu, de cet instant ténu qui précède la chute, du point précis pendant lequel incertitude et irrémédiable se côtoient et s'embrassent. Sauf qu'à Khyiatkio, la chute ne vient pas, pas plus que ne vient jamais le rétablissement du rocher sur sa base solide. Oubliant son désir de choir, tel un ascète, le gros bloc de granit est l'idéal à atteindre, le suprême équilibre.

Pour comprendre le sens de ce geste séculaire qui consiste à recouvrir de précieux métal la pierre monumentale, il faut se pénétrer des fondements de la doctrine Theravada, bouddhisme des origines selon lequel aucune chose de ce monde n'a véritablement d'existence intrinsèque. Au Myanmar, on croit au Samsara, à cette succession de vies qui conduit à l'Eveil de Bouddha, au nirvana. Cette désincarnation finale, état dans lequel est enfin abolie toute souffrance nourrie par l'ensemble des désirs et notre conscience de l'impermanence des choses, est la récompense promise à ceux qui auront franchi les étapes menant au détachement ultime. Il ne saurait y avoir de relation marchande entre le pèlerin qui offre son or et la divinité qui le reçoit. Ce métal-là, pour précieux qu'il soit, n'achète rien. Seul compte le geste qui consiste à donner sans rien attendre en retour et à honorer dans le même élan cette spectaculaire et naturelle représentation de la victoire de l'esprit sur la matière. Le rocher d'or de Khyiatkio est bien la preuve que l'ordre naturel des choses qui voudrait qu'il tombe d'un côté ou de l'autre, est quantité surmontable. 

Daniel Adoue
Journaliste